Acquérir une œuvre NFT au musée : wallet, conservation et gouvernance
Un mécène vous propose de donner une œuvre NFT, un artiste que vous exposez souhaite que son travail onchain entre dans vos collections, ou votre conseil d’administration s’interroge après les annonces des grands musées. Dans tous les cas, la même question revient : comment acquérir une œuvre NFT au musée sans la perdre, sans s’exposer juridiquement et sans dépendre d’un prestataire ? Un NFT ne s’accroche pas au mur et ne se range pas en réserve. Il faut un portefeuille, des règles de signature, une stratégie de conservation des fichiers et une documentation adaptée. Voici les points à régler avant de signer.
Pourquoi la question se pose maintenant
Le 24 septembre 2026, le Centre Pompidou a annoncé la création d’un Comité Art Numérique réunissant des mécènes pour cinq ans, de 2026 à 2031. Sa mission : financer des acquisitions pour la collection du Musée national d’art moderne, soutenir la recherche et les expositions, et accompagner les opérations de conservation, avec une attention particulière portée aux œuvres onchain et à l’art génératif.
Ce n’est pas un coup isolé. En 2023 déjà, le Centre Pompidou avait fait entrer 18 projets de 13 artistes liés à la blockchain dans sa collection, par don ou par achat, dont le CryptoPunk #110. Fin 2025, le MoMA a reçu huit CryptoPunks et une série complète de Chromie Squiggles, et le Centre Pompidou a acheté une œuvre de Robert Alice, comme le détaille ce panorama des acquisitions d’art numérique en 2025. Le même article rappelle que des NFT de Robert Alice sont conservés dans les portefeuilles du LACMA, du Centre Pompidou et de la Monnaie de Paris.
Autrement dit, l’œuvre NFT n’est plus une curiosité : elle devient un objet de collection comme un autre, qui appelle des procédures. Pour les usages plus larges des NFT dans le patrimoine (billetterie, mécénat, médiation), vous pouvez relire notre article NFT et culture : quels usages pour les institutions patrimoniales. Ici, nous nous concentrons sur l’acquisition et la conservation.

© Robert Alice
Ce que le musée acquiert vraiment
Acheter ou recevoir un NFT, c’est recevoir un jeton inscrit sur une blockchain (un registre public et partagé) et associé à une adresse de portefeuille. Ce jeton sert le plus souvent de certificat de propriété. Mais l’œuvre elle-même, c’est-à-dire l’image, la vidéo ou le programme, n’est pas toujours dans la blockchain.
Œuvre onchain ou offchain : la différence qui change tout
- Onchain : le code ou le fichier de l’œuvre est inscrit directement dans la blockchain. Tant que la blockchain existe, l’œuvre existe.
- Offchain : le jeton contient un lien vers un fichier stocké ailleurs, sur un réseau distribué comme IPFS (un système de stockage où le fichier est identifié par son contenu et non par son adresse) ou, pire, sur un simple serveur web. Si ce fichier disparaît, le jeton pointe dans le vide.
Le Centre Pompidou précisait d’ailleurs dès 2023 que la plupart des NFT renvoient à un fichier stocké ailleurs, et que les œuvres entièrement onchain restent plus rares. Avant toute acquisition, votre première question doit donc être : où se trouvent réellement les fichiers de l’œuvre, et qui les héberge ?
Le jeton ne contient pas les droits
Détenir le jeton ne vaut pas cession des droits d’auteur. Si vous souhaitez projeter l’œuvre en salle, la reproduire dans un catalogue ou la diffuser en ligne, ces usages doivent être prévus dans un contrat avec l’artiste ou ses ayants droit, comme pour une vidéo ou une photographie. C’est la même logique que pour les collections numérisées, que nous avons abordée dans notre article sur les droits des jumeaux numériques.

Photo : Copyleft, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Le portefeuille : le coffre-fort de l’œuvre
Une œuvre NFT est détenue par celui qui contrôle les clés du portefeuille où elle se trouve. Perdre ces clés, c’est perdre l’œuvre ; les divulguer, c’est risquer le vol. La configuration du portefeuille est donc l’équivalent numérique de la sécurisation d’une réserve.
Un portefeuille matériel plutôt qu’une application
Un portefeuille matériel est un petit boîtier, de la taille d’une clé USB, qui garde les clés privées hors ligne et demande une confirmation physique pour chaque opération. C’est la base d’une conservation sérieuse, bien plus sûre qu’un portefeuille installé dans un navigateur sur un poste partagé.
La multisignature : aucune décision par une seule personne
Pour une institution, la bonne pratique consiste à placer les œuvres dans un portefeuille multisignature : chaque transaction doit être validée par plusieurs personnes (par exemple deux sur trois). Cela reproduit dans le numérique la règle de la double validation : aucun agent ne peut, seul, déplacer une œuvre de la collection, et le départ d’un collaborateur ne bloque pas l’accès.
C’est le dispositif que Le Centre a mis en place pour le Centre Pompidou lors de l’arrivée de ses premières œuvres NFT, dont le CryptoPunk #110 : portefeuilles matériels Ledger Nano S Plus, configuration multisignature avec la solution Safe, nom de domaine centrepompidou.eth et compte de suivi de la collection. Une configuration comparable a été déployée pour la Monnaie de Paris, dont les premières œuvres NFT sont signées Robert Alice.
Rester maître de ses actifs
Méfiez-vous des solutions où un prestataire garde les clés à votre place. Le principe à retenir est l'auto-conservation (« self-custody ») : le musée contrôle seul ses actifs, avec des outils standards, sans dépendance à l’égard de celui qui l’a accompagné. Si votre prestataire disparaît demain, vos œuvres doivent rester accessibles.

Photo : Motokoka, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Conserver l’œuvre au-delà du jeton
Sécuriser le jeton ne suffit pas : il faut aussi garantir la survie des fichiers. Une étude universitaire, « Dude, where’s my NFT? » de Balduf, Florian et Scheuermann, a analysé en 2022 les 786 NFT d’art numérique présents parmi les 1 000 NFT les plus importants d’OpenSea. Environ 52 % étaient entièrement onchain, environ 32 % reposaient sur IPFS et environ 10 % sur un hébergement cloud classique. Les auteurs ont aussi constaté que 19 des 51 contrats étudiés avaient modifié au moins une fois l’adresse des métadonnées de leurs jetons, et que plusieurs fichiers étaient déjà introuvables.
Leurs recommandations rejoignent le bon sens des conservateurs de médias variables :
- privilégier les œuvres onchain quand c’est possible ;
- pour les fichiers externes, vérifier qu’une empreinte (un « hash ») du fichier est inscrite dans la blockchain, afin de pouvoir prouver qu’une copie est authentique ;
- multiplier les copies sur des systèmes de stockage distincts, plutôt que de compter sur un seul hébergeur.
Concrètement, demandez à l’artiste ou au vendeur les fichiers sources en haute définition, conservez-les dans votre propre système d’archivage numérique, et documentez le matériel et le logiciel nécessaires à la présentation de l’œuvre. Une œuvre générative, par exemple, dépend d’un programme qui devra fonctionner dans dix ou vingt ans.
Les questions administratives à régler en amont
Le mode d’entrée dans la collection
Le don est souvent le chemin le plus simple : le donateur transfère le jeton vers le portefeuille du musée, et la transaction, publique, fait foi. L’achat est plus délicat, car beaucoup d’artistes vendent en cryptoactifs. Le Toledo Museum of Art, aux États-Unis, a ainsi acheté en 2024 le NFT « Abyssinian Queen » du collectif Yatreda en USDC, une cryptomonnaie indexée sur le dollar, avec un transfert sur la blockchain Ethereum. Pour une institution publique française, le paiement relève des règles de la comptabilité publique : faites valider le circuit en amont avec votre comptable public et votre tutelle.
Le choix de la blockchain
Toutes les blockchains ne se valent pas en consommation d’énergie et en frais de transaction. Le Centre Pompidou avait souligné en 2023 l’importance du passage d’Ethereum à un mode de validation beaucoup moins énergivore. Le Musée Granet a de son côté fait le choix de Tezos.
L’inventaire et la documentation
Prévoyez dans votre fiche d’inventaire des champs spécifiques : blockchain, adresse du contrat, identifiant du jeton, adresse du portefeuille détenteur, emplacement des fichiers et de leurs copies, conditions de présentation. Sans ces informations, l’œuvre sera impossible à retrouver ou à vérifier dans quelques années.
Le Musée Granet et la Ville d’Aix-en-Provence en offrent un bon exemple : les NFT créés pour l’exposition « Sphère Code Cylindre » en 2023 sont entrés dans la collection de la Ville. Le Centre a ensuite accompagné le musée pour organiser une gestion collective et sécurisée de cette collection sur Tezos, en auto-conservation, avec le nom de domaine museegranet.tez.

En pratique : la check-list avant d’acquérir une œuvre NFT
- Identifier l’œuvre : blockchain, adresse du contrat, identifiant du jeton, historique des transactions.
- Localiser les fichiers : onchain, IPFS ou serveur classique ? Les métadonnées peuvent-elles encore être modifiées ?
- Obtenir les fichiers sources et la documentation technique de présentation auprès de l’artiste.
- Contractualiser les droits d’exposition, de reproduction et de diffusion, indépendamment du jeton.
- Préparer le portefeuille avant le transfert : portefeuilles matériels, multisignature, désignation des signataires.
- Rédiger une procédure : qui signe, où sont conservés les dispositifs et les phrases de récupération, que faire en cas de départ d’un signataire.
- Valider le circuit financier avec votre comptable public si l’œuvre est achetée.
- Mettre à jour l’inventaire avec les champs spécifiques et planifier une vérification régulière des copies.
Bon réflexe : préparez et testez le portefeuille du musée avec un transfert de quelques centimes avant de recevoir l’œuvre. Une erreur d’adresse sur une blockchain est irréversible.
Questions fréquentes
Un musée peut-il recevoir un NFT sans acheter de cryptomonnaie ?
Oui, dans le cas d’un don, c’est le donateur qui paie les frais de transfert. Le musée doit seulement disposer d’un portefeuille correctement configuré. Une petite réserve de cryptoactifs reste toutefois utile pour les opérations ultérieures, comme un prêt ou un changement de portefeuille.
Que se passe-t-il si la plateforme où l’œuvre a été vendue ferme ?
Le jeton reste dans votre portefeuille, car il est inscrit dans la blockchain et non sur la plateforme. Le risque porte sur les fichiers : si l’œuvre est offchain et hébergée par un tiers, seules vos propres copies garantissent sa survie. D’où l’importance de récupérer les fichiers sources dès l’acquisition.
Faut-il une compétence technique en interne ?
Il faut au minimum deux ou trois personnes formées aux opérations de base : vérifier une transaction, signer avec un portefeuille matériel, appliquer la procédure. La configuration initiale et la formation peuvent être confiées à un partenaire, à condition que le musée reste seul détenteur des clés.
Préparer votre première acquisition
Acquérir une œuvre NFT au musée n’a rien d’exotique si l’on applique les principes de toute bonne conservation : sécuriser, documenter, dupliquer, et ne jamais dépendre d’un seul acteur. Le Comité Art Numérique du Centre Pompidou montre que ces œuvres vont entrer dans de plus en plus de collections. Mieux vaut avoir son portefeuille et sa procédure prêts avant que la proposition de don n’arrive.
Le Centre accompagne les institutions culturelles dans la création de portefeuilles sécurisés, la configuration multisignature et la gestion de collections NFT, comme présenté sur notre page services NFT et blockchain pour institutions culturelles. Vous avez un projet d’acquisition ou un don en vue ? Contactez notre équipe pour en parler.